Ajoutons à tout cela que le Code Secret repose de facto sur une hypothèse de travail : le texte en Hébreu utilisé pour l’expérience doit être absolument exempt d’erreurs ou d’approximations. Ce doit être le « texte parfait ». Une lettre de travers, une rature, une incohérence et c’est tout le résultat qui se trouve mis en cause. Or, Drosnin n’utilise que l’une des nombreuses versions de l’Ancien Testament, loin d’être semblable en tout à d’autres manuscrits dont l’origine est parfois plus ancienne. S’il ne fallait utiliser qu’un seul argument logique, celui-là seul suffirait réduire la thèse de Drosnin en lambeaux.Et puis : soyons sérieux, enfin ! si tout cela est vrai, prouvé, irréfutable, où est le raz-de-marée apocalyptique auquel on pourrait s’attendre ? Où sont les conversions en masse de foules apeurées par ces révélations sur la fin du monde ? Je lis régulièrement la presse, mais je ne me souviens pas d’avoir entendu parler de tels phénomènes. Une remarque en passant : le site des « Assemblies of God » (Assemblées de Dieu, URL « www.ag.org ») des USA ne fait pas la moindre référence au Code Secret. Le succès de Drosnin, pour significatif qu’il soit, est d’abord un succès de librairie auprès du grand public. C’est déjà trop pour ses mérites.
Le fond du problème
Mais arrêtons ici l’argumentation raisonnée : elle ne servira de rien. Comme je l’ai dit plus haut, la caution scientifique est toujours mise en avant par de tels charlatans. Mais elle n’est pas le gage absolu de l’efficacité de leur tactique. Elle tient lieu d’accroche commerciale, si l’on veut. Il ne sert à rien de dépenser trop d’énergie à la démolir. Le véritable moteur se trouve ailleurs. Il est ce qui explique véritablement le succès du Code Secret, comme en d’autres temps (pas si éloignés d’ailleurs) celui de Nostradamus.
Ce moteur, c’est le désir de croire en ces sottises. Il n’y a hélas pas grand-chose à faire contre cela, en tout cas pas avec les arguments de la raison raisonnante. Les mêmes gogos qui se sont enfermés dans leur cave lorsqu’un hurluberlu halluciné (Paco Rabanne) a annoncé la destruction de Paris, s’y enfermeront à nouveau lorsqu’il récidivera. Il est étrange de constater que ceux-là mêmes qui affirment aussi catégoriquement l’infaillibilité de leurs thèses (et se trompent si souvent d’une façon manifeste) ne sont jamais rendus comptables de leurs erreurs. Se projetant sans cesse dans un avenir « révélé » par leurs nouvelles découvertes, ils font oublier un passé de supercheries à un public qui ne demande que ça.
Interrogeons nous sur cette puissance de séduction, si préjudiciable à l’utilisation normale du cerveau. Elle est de nature spirituelle, et très ancienne. Déchiffrer le divin, voir l’avenir par la science des nombres, c’est en effet vieux au moins comme…Pythagore (sixième siècle avant JC). Dans leur livre « Histoire de la pensée », un petit bijou d’érudition et d’humour, Lucien Jerphagnon et Jean-louis Dumas résument la doctrine de ce dernier, personnage mi-réel, mi-légendaire, initié aux mathématiques comme à la magie par les sages Egyptiens, Phéniciens et Hébreux. Il visait rien moins que la réalisation d’un monde parfait par la science des nombres, qui révèlent le secret ultime des choses : chacun est un symbole renvoyant à tel ou tel domaine de la vie, matérielle ou spirituelle, et découle du « Un » primordial, principe divin par excellence. Un mysticisme mathématique, en quelque sorte, fortement imprégné de religiosité et d’occultisme.
Il a gardé de nombreux émules, avec les adeptes actuels de la numérologie. J’ai trouvé la définition de cette « science » dans un site consacré à l’astrologie : « Par définition, la numérologie est la science des nombres. Les nombres ont une influence sur notre comportement et sur notre avenir. Pythagore … avait acquis ses connaissances numérologiques auprès de prêtres égyptiens et les a enseignées à ses disciples. Dans toutes les vieilles civilisations se trouvent des traces de la numérologie : la Kabbale est un enseignement des nombres. Pour créer son traité de géométrie, Descartes s’inspire de la science numérologique pythagoricienne. Dans la 2ième moitié du XIXième siècle, la numérologie est incluse dans les sciences occultes. Pappus (mathématicien grec d'Alexandrie) déclarait que si l’on savait lire les nombres qui jalonnent notre vie, nous aurions la connaissance de notre destin. La numérologie est favorable pour un rendez-vous de travail, pour la chance ou pour une étude (caractère, entente entre deux personnes et autres). »
On me dira que ces âneries sont réservées à un public réduit de fantaisistes et d’esprits fragiles. C’est faux. Je suis estomaqué par la quantité de sous-littérature mystique et pseudo-religieuse qui foisonne dans les librairies et les kiosques à journaux. J’ai ainsi mis la main récemment sur une revue baptisée « le Monde du Graal » qui, entre différents articles sur la valeur éducative du Karma, la vie exemplaire de Lao-Tseu et le rôle du sang dans le Christianisme, fait un long exposé sur la « Loi des Nombres ». Le Six s’y taille la part du lion (à cause du 666, bien évidemment). On y apprend (prière de s’asseoir) qu’il symbolise non seulement la Bête, mais aussi l’Allemagne (Tiens ? Et pourquoi pas la Chine, ou l’Auvergne ?), et Jean-Baptiste, qui par ailleurs est le véritable auteur de l’Apocalypse ! Après avoir lu ces babouineries, on apprend presque avec indifférence que le sept symbolise la volonté, le huit l’Esprit et le neuf la Foi. Conclusion de ce charabia occultiste : « Un savoir mystérieux repose dans les nombres et dans leurs lois qui vibrent en un rythme éternel à travers tous les plans de la création. » Mazette !